Dossier : être mangaka en France, c’est quoi?
Portrait avec Z.D, Reno Lemaire, Yoann Le Scoul et Kalon.
Ce week-end du 1er au 2 octobre avait lieu le Festival “Faites-Lire !” du Mans avec, pour la première fois, un espace entier dédié au manga. Au programme : interviews, dessins en live et dédicaces ! Et les organisateurs ont fait venir des auteurs de manga français de qualité, aux profils très différents :
- Reno Lemaire, un pionnier du manga français. Auteur de Dreamland, édité à Pika Editions depuis 2006. C’est un des premiers auteurs de manga français a avoir été édité avec succès.
- Kalon, auteure de Versus Fighting et Talento Seven edités chez deux maisons: Glénat et Kana.
- ZD. ancien ingénieur qui s’est lancé dans le manga du jour au lendemain. Auteur de Space Punch publié chez Ankama.
- Yoann Le Scoul, auteur de Bravest Journey, le seul des 4 intervenants à avoir fait une école d’art.
Lors de la table ronde "Créer un manga en France" animée par Ludivine Gouhier, ils ont expliqué leur parcours, comment devenir mangaka quand on est français, et se sont un peu confié sur leur quotidien de dessinateurs…
A partir de leurs propos, nous découvrirons la réalité de la vie de mangaka en France: quelles sont leurs conditions de vie, à quoi ressemble leur quotidien ? Et comment le vivent-ils? C'est parti !
Etre auteur de manga en France VS au Japon
Les mangakas japonais imposent des conditions de travail difficiles aux mangakas français.
Le marché du manga est hautement compétitif. Alors qu’énormément de jeunes dessinateurs rêvent de devenir mangaka en France, la compétition japonaise est rude.
Et les aspirants mangakas français doivent s’adapter à leur conditions de travail assez… difficiles.
- Entre 20 et 30 pages à envoyer par mois en moyenne
- Une vingtaine de pages par semaine en magazine hebdomadaire de pré-publication, comme le Weekly Shonen Jump.
Ce rythme de travail japonais doit être adopté par les jeunes mangakas français qui souhaitent se démarquer de leurs compétiteurs. Mais sans avoir nécessairement les même moyens a disposition !
En effet, si les mangakas japonais peuvent travailler aussi rapidement, c’est aussi grâce à l’aide d’assistants sans qui leur rythme de travail déjà difficile serait intenable.
“Les conditions de travail au Japon tirent le marché vers des tendances dangereuses.” explique Z.D. Face au marché japonais, il explique que la rapidité de “délivrance” de pages ou de tomes est devenu un véritable avantage compétitif pour le mangaka japonais.
Mais en France, d’après les intervenants de la table ronde, avoir un assistant sur une série reste une exception.
“Il y a des auteurs japonais qui font des tomes tous les deux ou trois mois, bah ils tirent le marché vers ça et tout le monde doit s’adapter. Et les auteurs français généralement, n’ont pas d’assistants. […] J’ai eu deux assistants sur le tome 3 de série, Reno en a eu sur son tome 1. Donc ça fait 4 assistants sur des projets que je connais. Mais à part ces 4, j’en connais pas. Alors qu’un auteur japonais en aura 6 ou 8. Mais bon, ils doivent délivrer un chapitre en 5 jours.”
“Au japon, il y a un mangaka pour 10 assistants, en France, ça serait plutôt l’inverse…”
Il est donc très important, pour un jeune mangaka français de se rappeler que la tendance du marché est extrêmement exigeante, peut-être même plus qu’au Japon où ce rythme est soutenu par un système de professionnels.
Devenir mangaka sans sacrifier sa santé
La nécessité de trouver un équilibre entre vie pro et perso lorsqu'on veut se professionnaliser
Ce n’est pas un secret: nos dessinateurs ne sont pas connus pour leur forme physique. Burn-out, tendinites et problèmes de santé divers, les mangakas qui se plient à la tendance dangereuse décrite plus haut en font les frais sur leur santé.
Togashi, l’auteur de Hunter X Hunter en est un exemple parmi tant d’autres. La seule position dans laquelle le mangaka serait aujourd’hui capable de dessiner est en position allongée sur le dos. Ce dernier étant alité et possédant de sérieux problèmes de santé l’ayant poussé à arrêter sa série pendant quelque temps.
Malgré son état, il a cependant récemment annoncé reprendre sa série. Toujours allongé.
Cette tendance à oublier son état physique est spécifique aux activités artistiques, qui peuvent prendre beaucoup d’énergie et accaparer toute notre attention en tant que créateur.
Cependant, parmi les auteurs de la table ronde, ce n’est pas un exemple à suivre.
Tous ont exprimé un besoin de trouver un équilibre entre vie personnelle et professionnelle.
“Pour mes deux premiers tomes, à part les besoins primaires c’était à 100% dans le manga. Et là, avec le temps, j’ai un peu plus envie d’équilibrer, de bosser un peu moins et faire d’autres choses. Le sport notamment. Mais aussi d’autres choses pour se sociabiliser parce-que quand t’es dessinateur t’es H24 chez toi.” - Z.D

Face à ce rythme de travail envahissant et cette solitude, les auteurs ont trouvé plusieurs solutions, qui pourront peut-être aider nos lecteurs dessinateurs :
- Organiser des lives Twitch pour être moins seul dans le processus de création.
- Moins passer de temps sur son manga et prévoir d’autres activités sociales et sportives.
- Pour compenser la baisse de rythme : Faire moins de pages. Trouver des assistants.
- Ne pas hésiter à se former au digital et à des outils qui peuvent vous faire gagner du temps et des efforts.
Reno Lemaire, l’auteur de Dreamland, explique lui plutôt avoir eu un parcours atypique qui ne “doit pas servir d’exemple" car son cas reste exceptionnel.
“Moi je dors quatre heures par nuit depuis deux ans, j’ai deux enfants. Mais c’est parce-que quand tout se passe bien, mine de rien on est ultra productif et ultra efficace.”
Ce qui montre bien qu’il est important de trouver son propre équilibre mais que finalement, prendre soin de soi pour se sentir bien dans sa tête ET dans son corps ne peut que servir votre art sur le long terme.
Le quotidien de la relation éditeur-auteur
Il est important de bien choisir son éditeur en fonction de vos besoins
Si dans un job bureaucratique il est nécessaire de travailler avec des collègues et un patron, le mangaka travaille principalement avec son éditeur, et le scénariste lorsqu’il y en a un.
Au quotidien, ils doivent travailler main dans la main pour que le projet aboutisse. Cette fois-ci, chaque relation semble différente :
Reno Lemaire est un auteur publié depuis longtemps chez son éditeur Pika. Ils connaissent déjà son travail qui remporte beaucoup de succès. Par conséquent, il possède une liberté exceptionnelle dans son travail :
“Moi mon éditeur je le vois deux fois : à la Japan Expo, et on se fait un rendez-vous en septembre pour prévoir un planning. Mais je crois que je suis un des plus anciens chez Pika. (…) Des fois, l’éditeur découvre DreamLand à l’impression. Personne sait ce qu’il y a dans un tome. Le succès amène la liberté.”
Kalon, elle, est publiée chez DEUX éditeurs différents: Kana et Glénat. Elle explique que au début, la relation avec l’éditeur est assez prenante. Mais plus il vous connaît, plus il vous laisse de liberté.
“Avec Kana, tout se passe plutôt avec le scénariste en amont. Il doit valider avec l’éditeur la direction qu’il veut prendre. En ce qui me concerne, on a déjà beaucoup communiqué au début ! Quand tu signes, l’éditeur te connaît par forcément, il faut qu’il voit comment tu travailles. Souvent, les premiers tomes étaient plus longs à mettre en place car il y avait plus d’allers et retours à faire. A faire valider les storyboard.” -Kalon
Elle explique également que la relation peut dépendre du nombre de pages d’un chapitre.
Z.D lui, a demandé un suivi par son éditeur. Il n’envoie pas directement ses pages finies. Il demande des retours à quasiment toutes les étapes de son processus de création. Ce que tous les éditeurs ne font pas toujours.
"Je commence par le scénario. Je fais une 1ère ébauche avec les éléments-clés. Je l’envoie à l’éditeur. Ensuite, je vais réécrire mon scénario mais de manière rigoureuse et immersive. Une fois mon scénario validé, je fais un séquencier. Je réécris mon scénario dans mon tableur Excel. Chaque ligne représente une page, en montrant telle info sur X page. (…) Une fois le séquencier validé, je fais un storyboard ultra-détaillé. Je l’envoie à l’éditeur. Il me valide. Je modifie si il y a besoin. Et je recommence pour chaque chapitre.” - Z.D
Enfin, Yoann explique qu’il voit sa relation avec son éditeur comme “un travail d’équipe”.
“J’aime beaucoup le feedback. (…) Pour une 1ère série, le fait de savoir où on va, le fait de savoir ce qui est attendu dans l’industrie, je pense que c’est un travail. (…) C’est important de mettre en commun sa vision avec des personnes qui ont un rapport à la création un peu différent. J’ai été assez demandeur de ça sur l’ensemble du tome. - Yoann
Il explique que l’éditeur est plus au courant de ce que le public peut attendre, les commerciaux (les libraires) et ce qui se fait chez les autres. Ces derniers représentent pour lui des tiers qui lui permettent de prendre du recul.
Il est donc primordial pour un jeune auteur de bien se renseigner sur l’éditeur et le scénariste avec qui il souhaite signer sa série, en fonction de ses attentes et de ses besoins.
CONCLUSION : Le manga français en devenir
Face aux mangas japonais, le manga français se fait désormais une place sur nos étagères. Ce qui représente une opportunité incroyable pour les dessinateurs qui voudraient devenir mangaka en France ! Nous avons vu que, parmi ceux qui ont réussi à faire éditer leur série, plusieurs challenges se posent :
1. La pression de la concurrence des mangakas sur le marché du manga
2. L'équilibre entre vie personnelle et professionnelle des auteurs
Mais surtout, nous avons vu que face à ces derniers, chacun des intervenants a réussi, ou cherche à trouver son propre équilibre. Tous, lors de la table ronde, ont parlé de méthodes très différentes, qui leur étaient propres : Z.D utilise par exemple Excel pour écrire ses scénarios, Reno travaille avec une grande liberté qui lui semble caractéristique, Kalon cherche à trouver un rythme adapté pour se sentir mieux, alors que Yoann aime multiplier les projets annexe pour prendre du recul sur son travail !
A vous, si vous souhaitez vous souhaitez devenir mangaka en France, de trouver votre propre chemin :). Et si jamais vous cherchez à débuter dans un cadre sain, pourquoi pas essayer de devenir assistant? Apparemment, il en manquerait beaucoup en France !
Doodleuse
Sources:
Table ronde “Créer un manga en France”, Festival “Faites Lire!” du Mans, 2022
https://japanization.org/mangaka-les-dessous-dun-metier-infernal-qui-fait-rever/
https://balises.bpi.fr/le-metier-de-mangaka/
https://gaak.fr/togashi-revient-sur-ses-problemes-de-sante-avec-humour/